C'était un soldat comme tant d'autres. Il a été confronté à l'horreur des tranchées et aux dangers omniprésents du champ de bataille de la guerre 1914-1918. Un éclat d'obus, un tir de mortier, il ne saura jamais lequel de ces projectiles l'aura défiguré à vie.

Cette courte histoire est celle d'un survivant de la Grande Guerre, une "Gueule Cassée" comme ils se sont baptisés eux-mêmes, dont la vie s'est brisée au fond d'une tranchée sur le front de Verdun.



René Joseph Muhlmeyer est né le 23 septembre 1895 à Conches-en-Ouche dans le département de l'Eure. Il est le fils de Florent Auguste et de Delphine Charlotte Rougeole. Blond aux yeux bleus, il devait ressembler à son père. C'est par hasard, comme souvent, que je suis tombé sur sa fiche matricule. Son parcours militaire se résume à peu de choses. Il a été jugé apte pour le service armé par le conseil de révision en 1914. Le 18 décembre de cette même année, il arrive à son corps d'affectation, le 74ᵉ régiment d'infanterie.

Il passe ensuite au 36ᵉ régiment d'infanterie le 18 septembre 1915. Seules ces deux affectations sont mentionnées sur sa fiche matricule. Aucune précision sur les champs de bataille ni les combats auxquels il a participé n'y figure, c'est bien dommage.

Au bas de la fiche, trois lignes précisent les circonstances de sa blessure : Excellent soldat, très brave au feu. Grièvement blessé le 11.04.1916 au cours d'une relève. Mutilation de la face.

J'ai alors recherché des précisions sur les lieux des combats où était engagé son régiment. C'est dans l'historique du 36ᵉ régiment d'infanterie de la campagne de 1914-1918 que je les ai trouvés.

CHAPITRE III Tranchées de la Somme. L'Oise. Bois de la Caillette. Douaumont
Extrait: Du 15 février au 16 mars, c'est un court séjour aux environs d'Amiens, puis des randonnées sous la neige par Briquemesnil, la Neuville-Saint-Pierre, Lieuvillers, Rouvilliers, Hémévilliers, marches qui portent le 36ᵉ près de Compiègne à Thourotte, Mélicoq, Chevincourt, Elincourt. De ces cantonnements, les compagnies s'en vont chaque jour en avant creuser des tranchées sous les ordres de la Division marocaine et organiser le Plateau de Saint-Claude, la ferme de la Cense, les villages de Cambronne et de Bouttencourt.

Le 26 mars 1916, le régiment est rappelé brusquement en arrière et, le 28, il s'embarque en chemin de fer pour la région de Verdun. Descendus à Sainte-Menehould, les bataillons s'en vont par étapes à Béthancourt et Villers-le-Sec. Le 2 avril au soir, « Alerte ! » Des camions arrivent dans la nuit qui nous transportent près du fort de Regret, d'où le 36ᵉ va en réserve à la caserne Bévaux. Les jours passés là puis au Faubourg pavé et à Souville mettent les nerfs à une rude épreuve. Partout alentour, c'est la canonnade effroyable des batteries allemandes auxquelles les nôtres s'efforcent de répondre.

Mais le moral du 36ᵉ était haut placé et « on en avait vu d'autres » ; c'est avec le plus grand calme, la plus grande confiance que les 1ᵉʳ et 2ᵉ bataillons viennent prendre le secteur du bois de la Caillette, le 3ᵉ bataillon restant en réserve aux carrières de Vaux-Chapitre. Le 10 avril, on s'installe ; le 11 et le 12 se produit une puissante attaque ennemie que l'héroïsme des nôtres brisera. De grande envergure, elle avait englobé tout le front de Verdun ; disloquée par les feux, rejetée à la baïonnette là où elle avait pu aborder, elle sera un sanglant échec pour les Allemands et méritera aux troupes qui l'auront contenue ce remerciement du général Pétain : « Bravo, mes camarades, vous avez barré la route de Verdun. » Arrêter l'ennemi était bien, on allait faire mieux encore. Le 15 avril, deux lignes de tranchées adverses étaient conquises...

Une vie brisée
Plusieurs descriptions de sa blessure ont été effectuées lors de ses différents passages devant les commissions de réformes, entre 1919 et 1936. Le 3 novembre 1923, il lui a été accordé une pension définitive à 80 % de 1560 frs avec effet rétroactif au 26 avril 1923.

Sa blessure a été décrite ainsi : pseudarthrose lâche de la maxillaire inférieure gauche et perte de substance osseuse de 2 cm environ avec perte de presque toutes les dents, 13 en haut et 13 en bas. Vaste cicatrice de la joue gauche. Vaste cicatrice de la face intéressant la partie inférieure gauche de la joue et du menton. Écoulement de salive à la commissure labiale gauche.

J'ai perdu sa trace après 1936. Seule une adresse, mais sans date, figure sur sa fiche matricule, 52 boulevard National, aujourd'hui boulevard Jean-Jaurès, à Clichy.