À côté de nos ancêtres directs, dont la lignée peut être suivie avec une relative facilité, se cache un univers énigmatique, un monde parallèle en quelque sorte dont la plupart d'entre nous n'ont qu'une connaissance limitée. Ce domaine obscur, bien que souvent négligé, représente en réalité une part considérable pour la compréhension de notre héritage ancestral. Il englobe les branches collatérales de notre arbre généalogique. Ces ancêtres invisibles qui, bien que méconnus, attendent patiemment d'être redécouverts et de sortir de l'ombre. Et Florent Auguste Muhlmeyer en fait partie, il est la porte d'entrée vers une branche collatérale qui m'était inconnue jusqu'à ce jour.

Pour retrouver la trace d'un invisible, un homme en l'occurrence, je pars d'abord à la recherche d'une éventuelle fiche matricule de l'armée. Avec les renseignements qu'elle contient, elle peut être le point de départ, le fil conducteur qui va me permettre de retracer une partie importante de sa vie.



Analyser une fiche matricule de cette époque s'avère être une tâche assez complexe qui nécessite une attention particulière. Le document, rédigé à la main, utilise des abréviations et un jargon militaire qui peuvent parfois paraîtres obscurs pour ceux qui ne sont pas familiers. Il est alors important de procéder à plusieurs relectures afin de déchiffrer correctement les informations qu'elle contient. Chaque détail, qu'il s'agisse des dates, des grades ou des lieux de service, ainsi que la chronologie des évènements, revêt une importance significative pour une compréhension du parcours militaire de Florent Auguste.

Les premiers pas de Florent Auguste
Il a vu le jour le 21 janvier 1878 à Sèvres, dans le département des Hauts-de-Seine, en Île-de-France. Il est le fils naturel de Florent Muhlmeyer, âgé de 26 ans et de Adoline Augustine Geibig, 23 ans.

Entre sa date de naissance et son passage au conseil de révision à l'âge de 20 ans, la vie de Florent Auguste a déjà connu quelques événements significatifs qui ont dû contribuer à façonner son caractère et sa vie future.

Il a été légitimé par le mariage de ses parents le 18 juin 1881. Alors qu'il n'a que 12 ans, son père décède à Paris à l'âge de 39 ans. Il se retrouve seul avec sa mère Adoline Augustine et ses deux sœurs : Florentine Blanche, âgée de 9 ans, et Lucie Louise, 1 an et demi.

Pendant ce temps

  1. Le 30 septembre 1894 à Portes dans l'Eure naît Claire Henriette Bersot, fille naturelle de Delphine Charlotte Bersot*, 19 ans, domestique et domiciliée à Portes. Le 22 octobre 1894, Delphine Charlotte reconnait être la mère de l'enfant.
  2. Le 23 septembre 1895 à Portes naît René Joseph Bersot, fils naturel de Delphine Charlotte Bersot, 20 ans, domestique et domiciliée à Portes. Le 13 octobre 1895, Delphine Charlotte reconnait être la mère de l'enfant. Une mention en marge de l'acte de naissance, indique qu'un jugement du tribunal civil d'Evreux, en date du 6 mai 1902, acte que le nom patronymique de Rougeole sera substitué à celui de Bersot.
  3. Le 1er septembre 1901 à Tilleul-Dame-Agnès naît André Charles, fils naturel de Delphine Charlotte Bersot, âgée de 26 ans, domestique et célibataire.

*A sa naissance le 20 juillet 1875 à Ferrières-Haut-Clocher dans l'Eure, Delphine Charlotte, fille naturelle, porte le nom de sa mère "Rougeole" Florine Théodorine. Celle-ci est née en mars 1853 à Portes, mais domiciliée au Tilleul-Lambert où elle est domestique. Le déclarant, chez lequel a eu lieu l'accouchement, se nomme Petit Augustin. Il est âgé de 31 ans, journalier et domicilié à Ferrières-Haut-Clocher. Il se présent comme étant l'oncle de la mère de l'enfant.

L'heure de la conscription
Florent Auguste a maintenant 20 ans. Il passe devant le conseil de révision avec le n° 39 obtenu lors du tirage au sort. Il a probablement bénéficié d'un report d'incorporation. Sa fiche matricule nous informe qu'il est domicilié à Tilleul-Dame-Agnès, canton de Beaumont-le-Roger dans l'Eure, et qu'il exerce la profession de journalier. Florent Auguste mesure 1 m 68, il est blond de cheveux et de sourcils avec des yeux bleu foncé. Il possède une instruction primaire développée.



Sa fiche indique que le conseil de révision l'a dispensé, car il est fils unique de veuve. Mais cette dispense n'est que provisoire, puisqu'il se présente le 14 novembre 1899 à son corps d'affectation, le 39ᵉ régiment d'infanterie à Bernay, sous le matricule 1434. Il est nommé soldat de 1er classe le 26 mai 1900 avant de passer en disponibilité de l'armée d'active le 22 septembre de la même année avec son certificat de bonne conduite en poche.

En même temps que j'analysais son parcours sous les drapeaux, je me suis penché sur sa vie dans le civil à la recherche d'un éventuel mariage, et le moins que l'on puisse dire, c'est que le bonhomme avait la bougeotte. En tant que journalier, un des métiers les plus précaires, Florent Auguste était embauché au jour le jour par des exploitants quels qu'ils soient, artisans ou propriétaires. Il pouvait aussi bien moissonner, transporter des matériaux, travailler en usine ou réparer une toiture. C'était une main-d'œuvre bon marché et corvéable à merci.


Recensement de la population de Tilleul-Dame-Agnès de 1901

recensement 1901

Florent Auguste n'y figure pas. Cinq personnes sont recensées, dont sa mère Augustine, veuve, sa sœur Louise âgée de 11 ans. Ils habitent au nᵒ 32 rue de Berville, dans le quartier de l'église, chez Monnier Pierre, 28 ans, domestique agricole au chômage, époux de Muhlmeyer Florentine, sœur cadette de Florent Auguste, âgée de 20 ans, également domestique agricole. Ils ont un fils, Monnier Lucien, âgé de 9 mois. Toute cette famille n'est plus recensée en 1906.

Le mariage
À son retour à la vie civile en septembre 1900, sa fiche matricule situe Florent Auguste à Meudon, au 93 rue de Paris. Il est probablement de retour à Tilleul-Dame-Agnès au début de l'année 1902. Il habite chez monsieur Mabire. Le 31 mai de cette même année, alors âgé de 27 ans, il épouse Delphine Charlotte Rougeole (ex-Bersot, voir plus haut) âgée de 29 ans et domestique. Elle est née à Ferrières-Haut-Clocher (Eure) le 20 juillet 1875. Par ce mariage, les trois enfants ont été légitimés.

Le 1ᵉʳ novembre 1902, il est versé dans la réserve d'active. Alors que sa femme est enceinte, il reprend la route vers la fin de l'année. Au 31 janvier 1904, il est de retour à Meudon. Il réside alors au 79 rue des Ruisseaux chez un certain monsieur Tripier.


rue des ruisseaux meudon rue henri barbusse
La rue des Ruisseaux, hier et aujourd'hui.

Disparu sans laisser d'adresse
Le 8 mars 1905 naît à Tilleul-Dame-Agnès Florent Auguste Muhlmeyer, fils de Florent Auguste Muhlmeyer. Il est précisé sur l'acte de naissance que la profession et le domicile du père sont inconnus, et de Delphine Charlotte Rougeole. La naissance a été déclarée en mairie par Florentine Blanche Monnier, sœur de Florent Auguste Muhlmeyer et épouse de Pierre-Marie Monnier.

Du 13 juin au 10 juillet 1905, il est rappelé à l'armée pour une 1ʳᵉ période au 24ᵉ régiment d'infanterie à Bernay. À l'issue de cette période, il retourne à Meudon où je retrouve sa trace grâce à un article trouvé dans un journal de l'époque sur la plateforme Gallica. Son nom apparaît dans la rubrique des faits divers où il a été victime d'une agression à Meudon en 1905.


article fait divers
Le Petit Parisien : journal quotidien du soir du 27 décembre 1905

En 1906 a lieu un nouveau recensement dans lequel Florent Auguste est toujours absent. Seule figure Rougeole Delphine Charlotte, chef de ménage et journalière agricole, mais sans son mari. Elle habite au nᵒ 3 de la Grande Ruelle dans le quartier de l'église avec trois de ses enfants : René Joseph, André Charles et Florent Auguste, né en 1905. Claire Henriette, l'aînée des enfants, ne figure plus dans la liste. Elle aurait alors 12 ans. Je la retrouve toutefois lors de son mariage le 8 août 1916 à Tilleul-Dame-Agnès, âgée de 22 ans, avec Louis Victorien Berthelin, un journalier, de 11 ans son aîné, né le 11 juillet 1883. Lors du mariage de Claire Henriette, la profession et le domicile du père sont inconnus.


Recensement de la population de Tilleul-Dame-Agnès de 1906

recensement 1906

D'après sa fiche matricule, il devrait résider à Conches-en-Ouche en novembre 1907, dans la rue du Val. Cependant, il est curieusement absent des registres de recensement, tant celui de 1906 que celui de 1911. À chaque tentative de le retrouver, je me heurte à une déception, il semble toujours se dérober à mes recherches. Chaque fois que je crois être sur le point de confirmer sa présence à un endroit, il s'évanouit, comme une ombre insaisissable, me laissant avec un sentiment d'inachevé et une curiosité grandissante à son sujet.

Du 4 au 20 septembre 1908, il effectue une 2ᵉ période à l'armée, toujours à Bernay, au 24ᵉ régiment d'infanterie. Le 21 août 1910, toujours d'après sa fiche matricule, il devrait se trouver à Issy(-les-Moulineaux), au 90 route des Moulineaux, et le 17 septembre 1911 à Meudon, 29 rue de la République. Les deux villes se trouvant dans le département des Hauts-de-Seine. J'ai épluché les 342 pages du recensement de 1911 sans trouver la moindre trace d'un Florent Auguste. Dépité, je me suis alors tourné vers le recensement de l'année 1911 de Meudon.

D'un mystère à l'autre
Dès la page nᵒ 6, je tombe sur Muk(h)lmeyer Florent, né en 1878 à Sèvres. Il réside dans le quartier du centre, au nᵒ 30 rue de la République. Sur sa fiche matricule, en date du 17 septembre 1911, il habiterait au nᵒ 29, mais pas de doute, c'est lui. Il est chef du ménage, déménageur de profession chez Baclet à Meudon. Mais une surprise m'attend. Dans la ligne en dessous, il est mentionné une Muk(h)lmeyer Juliette, son épouse née en 1887 à Meudon. Il y a bien des Juliettes nées en 1887 à Meudon, mais sans indication d'un éventuel mariage. De toute façon et jusqu'à preuve du contraire, son épouse officielle se nomme Charlotte Delphine Rougeole. Encore un mystère à résoudre !



Pour l'instant, je laisse cette nouvelle énigme de côté pour me consacrer à la période qui va du 17 septembre 1911 à Meudon jusqu'à sa libération du service militaire le 10 novembre 1927.

On est maintenant à la veille de la Première Guerre mondiale. Le 4 août 1914, âgé de 40 ans, il est rappelé sous les drapeaux. Le 29 mars 1915, Florent Auguste est nommé caporal, puis détaché aux Établissements Frouard, sans autres précisions. La suite de son parcours est assez confuse. Il est muté d'un régiment à l'autre sans participer à aucun combat. Le 4 février 1919, il est envoyé en congé de démobilisation par le 69ᵉ régiment d'infanterie. Il passe dans la réserve de l'armée territoriale le 1ᵉʳ octobre 1921. Il est alors affecté successivement au 1ᵉʳ régiment de Zouaves, au 24ᵉ régiment d'infanterie, au 39ᵉ régiment d'infanterie et enfin placé sans affectation le 16 novembre 1926.

Le 2 avril 1919, il réside à Nancy, au 27 rue de l'Équitation, comme déménageur de profession. Puis ses résidences se succèdent ; le 1ᵉʳ octobre 1919 à Paris, 14 rue Petit, le 16 octobre 1920 à Bobigny** comme manoeuvre au 27 avenue Paul-Belwo, le 14 décembre 1924 à Chevreuse et enfin le 5 mai 1926 Les Molières, un village de l'Essone.

**Au recensement de Bobigny en 1921, une troisième épouse est nommée, Marie Muhlmeyer, née en 1881 à Chaumont-Porcien dans les Ardennes. Profession de mécanicienne. J'ai consulté les naissances de cette année-là mais je n'ai rien trouvé dans les actes qui puisse me mettre sur une piste.

Au bout de l'enquête
Avant de conclure mes recherches, j'ai encore voulu savoir ce qu'il était advenu de Delphine Charlotte, la première épouse de Florent Auguste. Est-elle décédée, ont-ils divorcé ? Une fois de plus, c'est en recherchant parmi les fiches matricules que j'ai découvert une partie du mystère. Le 18 décembre 1914, René Joseph Muhlmeyer, le fils de Florent Auguste et de Delphine Charlotte Muhlmeyer, est appelé sous les drapeaux. À la date de son incorporation, il habite à Collandres-Quincarnon, un petit village de 200 habitants situé dans le département de l'Eure.

C'est dans le recensement de 1921 à Collandres-Quincarnon que j'ai trouvé une partie des réponses à mes questions sur le devenir de Delphine Charlotte Muhlmeyer.
Elle est journalière, âgée de 49 ans et vit seule au nᵒ 14. Il n'y a aucune mention de divorce ou de veuve. Il y a encore deux de ces fils : André Charles Muhlmeyer, domestique chez Piéton Césarine, et Florent Auguste Muhlmeyer, ouvrier boulanger chez Marais Léon.
Dans le recensement de 1926, Delphine Charlotte est veuve. Elle habite avec sa mère, Fleurine Bersot, également veuve. Seul André Charles est encore mentionné, il est charretier agricole.

Cinq ans plus tard, au recensement de 1936, c'est une famille élargie que je découvre au nᵒ 11. Il y a d'abord Delphine Charlotte, elle a maintenant 64 ans. Florent Auguste, son fils, suivi d'un petit-fils, Jacques, né en 1934. Suivent trois enfants de l'assistance publique : Narbonne Roger, né en 1924, Hamelin Marcelle, née en 1930, et Groult Jean, né en 1931. Quelques lignes plus loin, il y a encore André Charles, un des fils de Delphine Charlotte, ouvrier agricole et époux de Muhlmeyer Germaine ?, née à Saint-Elier (Eure).

En conclusion
J'ai essayé de suivre et de reconstituer, dans les grandes lignes, son parcours de vie de journalier itinérant. Cela n'a pas été simple, beaucoup de zones d'ombre restent encore à explorer, notamment ces épouses successives, Juliette et Marie, dont je n'ai trouvé aucun acte, du moins pour l'instant.